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LE JOKER

par djinn illiberis, le 20/06/2019 à 18:47 - 1035 visites

Bonjour,
Peut-on dire que ce personnage ennemi juré de Batman est un cynique au point de vue philosophique ? Sinon, quelle philosophie le représente ?
Merci.

Réponse du Guichet du savoir

par gds_db, le 21/06/2019 à 14:47

Bonjour,

Quelle est la définition du cynisme pour les philosophes ?
Henri Wetzel, auteur de la thèse "Réflexion critique et connaissance de soi : commentaire sur le criticisme kantien", nous en apporte quelques éléments de définition :

" Emprunté au latin de basse époque cynismus et dérivé du grec κυνισμ́ος, il sert de nom abstrait à κυνικ́ος, « qui appartient à l'école cynique » et « qui concerne le chien ». Cette école était ainsi appelée parce que ses adeptes avaient du chien la vigilance hargneuse et que d'autre part ils se réunissaient au lieu dit τ̀ο Kυν́οσαργες, « le chien agile ». En l'occurrence, les documents sont rares et les témoignages contradictoires. Il reste que la doxographie présente moins un corps de doctrine qu'une suite de personnages dont la légendaire impertinence et la pertinence des attitudes qui lui donnent sens prêtent à sourire mais aussi à penser. Au substantif cynisme se substitue donc d'entrée de jeu la dénomination cyniques ou le qualificatif cynique qui désigne une manière de vivre.

Des brèches sur le naturel

Le cynique, peu ou prou et à des titres divers, affecte de braver les convenances ; selon les figures historiques ou quotidiennes auxquelles on se réfère, il fera montre de l'austérité ou de l'impudeur la plus excessive, de l'impudence la plus retorse ou sentencieuse. [...] insolence persuasive qui plus qu'elle ne convainc suggère par des formules quasi publicitaires. Argumente-t-il, le cynique va jusqu'à se substituer à son adversaire, assumant les deux rôles tour à tour en une diatribe subversive et endiablée ; cette intolérance railleuse exploite au maximum le mordant d'une situation, dévoilant à tombeau ouvert la dérision, le caractère conventionnel des critères par rapport auxquels se déterminent les jugements de valeur qui, dès lors, apparaissent comme autant d'opinions désossées, de préjugés, de conformismes apeurés et d'intérêts dévoyés. Du mépris des vices puis des convenances au mépris des bienséances, des mœurs, puis des hommes qu'il déboute massivement de leur appel en justice et en grâce, le cynisme se propose avant tout d'ouvrir des brèches sur le naturel, par une action toujours violente, ne serait-elle que verbale, et apparemment gratuite. Mode d'action éminemment problématique aux yeux des morales de la raison, du sentiment, et des morales du plaisir et de l'intérêt mêmes. Mode d'action qui ne se réfère, semble-t-il, qu'à lui-même et ne trouve de justification que dans le style de vie qu'il engendre et implique.

De l'excentricité à l'altérité
Le cynisme fait image : d'où cette ambiguïté du cynique dont l'excentricité est doublement significative. Excentrique, il l'est par son goût de la mise en scène, lieu de démarcation où s'installent sa singularité et sa différence. Nature incomparablement idiotique, le cynique jette un soupçon définitif sur tous les moyens ordinaires d'entrer en communication ; [...]

La perversion des apparences
Il y a dans la rage cynique à discréditer la lettre, à se faire connaître, voire reconnaître, pour qui l'on est, masques bas, un optimisme inavoué qui n'en peut mais de paraître parfois opportuniste. Pragmatisme inconséquent puisque cet autre dont le cynique a besoin et dont il abuse comme pour s'en mieux défendre, cet autre il ne désespère pas le toucher (s'en servir ?) et le transformer comme le ferait une grâce. Volonté – bonne, et innocence singulière – qui est au cœur de tout projet moral et qu'en l'occurrence, de prime abord, on s'explique mal. C'est que le cynique travaille à pervertir les apparences pour les dissocier de la réalité essentielle ou exemplaire nature. Aussi bien, les apparences ne se jouent-elles plus de lui mais contre lui ; car il n'hésite pas, pour mieux dénoncer la vie civique comme mal nécessaire et le rationalisme comme prévaricateur et mystification de la saine raison et du bon sens, à tirer profit des avantages de la cité et des privilèges de la raison éristique, retournant contre elles ces armes ; malversation à la manière du cheval de Troie. Usage métaphorique de soi au bénéfice d'autrui, le cynisme provoque autrui à se déjuger pour convertir et laisse à découvrir la sagesse et le bonheur véritables dans l'amélioration des rapports de soi à soi d'abord.

Une morale de la subversion
L'assurance du cynique pousse des racines profondes dans l'ascèse – découverte et apprentissage de soi. Celle-ci donne sens à son prosélytisme et efficacité à son opportunisme, et le garantit de la duperie des conventions ; que celles-ci s'installent dans le rapport social ou dans la société que l'on forme avec soi-même. [...]"

source : Encyclopaedia Universalis

A vous de juger si le Joker correspond complètement à cette description...
Le cynique théâtralise les corps et ne reconnaît aucune autorité. Assurément, le Joker possède ce mépris des conventions et des normes morales, provocateur obscène au comportement loufoque, le Joker remplit également les critères énoncés par la définition du cynisme proposée par le Dictionnaire des concepts philosophiques / sous la direction de Michel Blay.

Les documents que nous avons consultés dépeignent le Joker comme un meurtrier psychopathe tantôt qualifié d'anarchiste et de nihiliste. D'un naturel imprévisible, il incarne à la fois l'ubris, la folie et le chaos.

" Le mot nihilisme évoque spontanément les idées de négation, de destruction, de violence, de suicide et de désespoir. Camus a souligné les affinités entre nihilisme et révolte. On devine que cette crise nihiliste procède des événements qui ont, depuis la Réforme et la Renaissance, miné la représentation médiévale, anthropocentrique et théologique, du monde. La proclamation de Nietzsche : « Dieu est mort » traduit cette soudaine prise de conscience que la foi chrétienne a perdu son fondement et que tout notre système de valeurs s'en trouve déséquilibré. On devine également que les horreurs du dernier demi-siècle reflètent l'anxiété morbide qui ronge l'âme moderne et la volonté fanatique d'échapper à cette détresse en imposant, par la force des armes ou la contrainte idéologique, un nouveau système de valeurs capable de redonner un sens à l'existence humaine. Mais on n'arrive pas à former un concept précis du nihilisme en l'absence d'une méditation philosophique radicale. C'est ici que Nietzsche, en tant que prophète et théoricien du nihilisme, apporte à la pensée moderne une contribution d'envergure. Certes, d'autres explications ont pu, depuis, être avancées ; il n'empêche que toute analyse du nihilisme entre dans le sillage de Nietzsche. Car c'est Nietzsche qui, en prouvant l'enracinement du nihilisme dans l'Idéal métaphysique, a ouvert le chemin vers l'essence du nihilisme et donc vers la possibilité de son dépassement.
source : Encyclopaedia universalis : Nihilisme / Jean GRANIER

Comme l'indique l'article publié sur comicsbatman, "Le Joker se réinvente à sa façon, sensiblement différent à chaque nouvelle apparition artistique, sous une forme ou une autre. Son identité reste un mystère. Son but ultime est-t-il de répandre la folie ou de défier encore et toujours Batman ? C’est fou, après plus de trois quarts de siècle, on ne sait toujours pas vraiment qui il est mais il continue — et continuera — de fasciner un bon bout de temps. Pierre Hatet n’hésite pas à citer Victor Hugo : « L’Homme qui rit est un homme mutilé, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. » On s’en contentera encore des années avec plaisir."

Nous vous invitons à poursuivre vos recherches en consultant les documents suivants :
- Métaphysique du Joker
- La figure du Joker, de Jack Nicholson (Batman, Tim Burton, 1989) à Heath Ledger (The Dark Knight, Christopher Nolan, 2008) / Minh Vu Cong - Cycnos | Volume 27 n°2 - 2011 Généalogies de l'acteur | Emprises
- Le joker, personnage complexe vu sous trois aspects : Acteurs, Derrière la caméra / Léa Dabrowski - 27 octobre 2018
- Connaissez-vous vraiment le Joker? / Thomas Suinot - Huffington post - 18/12/2016

Quelques ouvrages :
- Philosofilms : la philosophie à travers le cinéma ou 10 ans d'analyse de films en classe préparatoire à l'enseignement supérieur / Frédéric Grolleau
- Du cynisme ! [Livre] : populariser la philo : image, théâtre, polar / sous la direction de Hughes Lethierry
- La philo des super-héros / Elodie Denis et Jonas Mary
- Archéologie du nihilisme : de Dostoïevski aux djihadistes / François Guery

Bonne journée.
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